Crise russo-ukrainienne : la nouvelle vague de sanctions pourrait concerner les ports européens

La Commission européenne a proposé le 5 avril aux 27 États membres la fermeture des ports européens aux navires opérés par des Russes dans le cadre d'un nouveau train de sanctions. Elle veut en outre bannir le charbon russe alors que 45 % du charbon consommé par l'UE viennent du pays de Vladimir Poutine. Les représentants des 27 pays membres de l'Union doivent débattre ce 6 avril de ce cinquième tour de vis qui se structure autour de six piliers.

La transition de la Russie vers le statut d'État paria en Occident s’accélère. Les représentants des 27 pays membres de l'Union doivent débattre ce 6 avril des nouvelles propositions de la Commission européenne (l'unanimité sera requise) visant à imposer un cinquième train de sanctions au pays de Vladimir Poutine, trois jours après « les atrocités » et « crimes odieux » – selon les termes de la présidente de la Commission européenne –, à Boutcha, dans la banlieue de Kiev. 

Leurs décisions pourraient être finalisées lundi prochain lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères au Luxembourg. Les propositions de la Commission, qui visent à tordre l'économie russe, entendent notamment interdire l'accès aux ports de l'Union européenne des navires battant pavillon russe ou qui appartiennent, sont contrôlés, affrétés ou exploités par des intérêts russes. « Certaines dérogations seront prévues pour les produits de première nécessité comme les produits agricoles et alimentaires, l'aide humanitaire et l'énergie. En outre, nous proposerons une interdiction frappant les transporteurs routiers russes et biélorusses. Elle limitera considérablement les possibilités pour l'industrie russe d'obtenir des biens essentiels », a précisé Ursula von der Leyen. 

Nouvelles interdictions à l’exportation et importation

Bruxelles entend par ailleurs imposer les importations de charbon russe (une perte de revenus pour la Russie estimé par la Commission à 4 milliards d'euros par an), renforcer les restrictions d’exportations, notamment dans des secteurs où la Russie est vulnérable. Cela inclut, par exemple, les ordinateurs quantiques et les semi‑conducteurs avancés, mais aussi les machines sensibles et les équipements de transport. Avec ces mesures d'une valeur de 10 Md€, « nous continuons à saper la base technologique et les capacités industrielles de la Russie », indique l’exécutif européen. 

La Commission prévoit aussi de nouvelles interdictions d'importation, d'une valeur de 5,5 Md€, afin de réduire les flux financiers de la Russie et de ses oligarques pour différents produits, du bois au ciment et des fruits de mer à la liqueur. Par ailleurs, il est proposé de couper du marché quatre nouvelles grandes banques russes (dont VTB, la deuxième plus grande banque russe), représentant 23 % de la part de marché dans le secteur bancaire russe. Il est aussi question de nouvelles mesures concernant la participation d'entreprises russes aux marchés publics des États membres ou l'exclusion de tout soutien financier, qu'il soit européen ou national, en faveur d'organismes publics russes. Enfin, la liste des personnalités liées au Kremlin, dont les biens en Europe pourraient être gelés ou saisis avec interdiction de voyager sur le sol européen, s’allonge.  

Dans les faits, des initiatives sporadiques

Si ce nouveau paquet était validé, la proposition européenne de fermer unilatéralement les ports européens aux navires battant pavillon russe ou détenus par des intérêts russes viendrait clôturer un débat qui a émergé suite à la fermeture de l’espace aérien le 27 février et mettre de l’ordre dans des initiatives spontanées et disparates. Dans les faits, certains pays, en dehors de l’UE, y ont souscrit, tels que le Royaume-Uni dès le 1er mars et le Canada alors que, sur les quais, les gestes de refus de traiter des marchandises en provenance ou à destination de la Russie se sont multipliés ces dernières semaines dans certains ports européens.

Le ministre lituanien des transports, Marius Skuodis, avait précédemment déclaré que la fermeture de l’accès aux ports maritimes de la Baltique était en cours de coordination avec les États riverains et l'UE. Gibraltar, grand hub d’avitaillement des navires en Méditerranée, a proscrit les navires « appartenant, contrôlés, battant pavillon, affrétés, exploités ou transportant des marchandises ayant un lien avec la Russie. » Outre le territoire britannique, des fournisseurs de soutes ont également cessé de servir les navires battant pavillon russe dans d’autres zones de soutage en Méditerranée, à Malte ou à Algésiras, en Espagne, a indiqué Reuters.

HHLA et Eurogate, les deux principaux opérateurs de terminaux de Hambourg, ont mis l’embargo sur le fret à destination et en provenance de Russie, le transbordement compris. À Rotterdam, plusieurs manutentionnaires ont également décidé de ne plus traiter les conteneurs à destination de la Russie. En France, au Havre, la CGT dockers s'est toutefois refusée à suspendre le déchargement des navires russes, estimant que la décision relève du niveau européen et porterait le risque de déporter « vers des ports qui ferment les yeux ». 

Faible bataillon

Encore ces derniers jours, le Baltic Performer, un reefer de 10 603 tpl enregistré aux Bahamas et exploité par une filiale suédoise de l'armateur russe Baltic Shipping basé à Saint-Pétersbourg, a rencontré quelques difficultés dans le port de Helsingborg. L'un des deux grands syndicats suédois de dockers, Hamnarbetarförbundet (1 400 membres), refuse depuis fin mars de traiter toutes marchandises ayant un quelconque lien avec la Russie. Le navire se dirige actuellement vers Saint Pétersbourg, après avoir finalement réussi à décharger, dans la plus grande discrétion, en s’appuyant notamment sur l’autre syndicat de dockers, Transportarbetare.  

Sur la base des ETA (heure d'arrivée estimée), 254 navires en provenance de ports russes devaient arriver dans des ports de l'UE ou du Royaume-Uni entre le 27 février 2022 et le 7 avril 2022, dont 17 en France, 47 aux Pays-Bas, 32 en Allemagne, 25 en Pologne, et autant en Belgique, 17 en Espagne, 14 en Italie et 10 au Royaume-Uni. 

La flotte affiliée russe faisant du commerce international est composée en grande majorité de transporteurs de brut et produis pétroliers (31 %) et de vraquiers (16 %). Les navires de marchandises diverses avec une capacité de conteneurs (MPV) représenteraient 10,5 % du total devant les méthaniers (7,7 %) et les navires frigorifiques (6,7 %). Les porte-conteneurs ne représentent que 3,73 %. (Source : Lloyd’s List Intelligence).  

Portée limitée ? 

L’expérience montre que la nature a horreur du vide, les flux des matières premières, rompus aux aléas géopolitiques, se repositionnent avec une grande souplesse. Tous les embargos en ont apporté la preuve.  

25 % du pétrole et environ 45 % de l'ensemble du charbon consommé par l'UE viennent de Russie. Mais pour ces deux énergies, les marchés sont mondiaux et il est aisé de les trouver ailleurs, rappelle Thomas Pellerin Carlin est directeur du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors, un think tank pro-européen, dans un entretien au Huffpost. Certains négociants ont d’ailleurs déjà opéré le transfert vers du charbon en Afrique du Sud et en Australie. 

Les 27 États membres ont importé 32,8 Mt de charbon thermique (production de l’électricité) et 3 Mt de charbon à coke (pour la fabrication de l’acier) en 2021, selon les données douanières de l'UE. Le total des importations européennes de charbon transporté par la voie maritime a été estimé à quelque 104,9 Mt par le courtier maritime londonien Simpson Spence Young. 

Sur les 177 Mt de charbon exporté par la Russie via la mer, environ 88 Mt ont transité par les ports d'Extrême-Orient, selon le courtier maritime Banchero Costa. Le solde est passé par les ports de la mer Baltique, dont 43 Mt de Ust Luga, la plupart de ces volumes étant destinés à l'Europe du Nord-Ouest ou aux ports méditerranéens. 

Le pétrole, toujours clivant

L'Union européenne ne prévoit toujours pas de sanctionner le pétrole ou le gaz pour l'instant. Les interdictions n'empêchent donc pas les navires enregistrés auprès d'autres pays de transporter du pétrole ou du GNL. Mais les nations de l'UE sont profondément divisées sur les prochaines étapes et certains gouvernements continuent de faire pression pour obtenir au moins un signal cette semaine dans ce sens. 

L'Allemagne et la Hongrie restent fermement contre l’élargissement du champ des sanctions au secteur énergétique russe, alors que les dirigeants de l'UE ont déjà approuvé l'objectif de s’affranchir des énergies fossiles russes d'ici 2027. 

Les États baltes ont cessé pour leur part depuis le 1er avril d’importer du gaz naturel russe, qui compte pour 93 % des approvisionnements estoniens, 100 % des importations lettones et 41,8 % pour la Lituanie, selon les données d’Eurostat de 2020. 

Un terminal flottant d’une capacité de 170 000 m3 de GNL a été inauguré dans le port lituanien de Klaipeda en 2014, ce qui a permis au pays de s’affranchir d’une partie du gaz acheminé par Gazprom. Le FRSU, baptisé Independence, est affrété pour dix ans par l'armateur norvégien Höegh LNG à compagnie d'État lituanienne Klaipeda Oil. Aujourd’hui, la plupart du GNL est en provenance de Norvège (68 %) et des États-Unis (20 %). En septembre, l'opérateur lituanien du terminal, Klaipedos Nafta, avait enregistré le 250e transfert de GNL de navire à navire effectué depuis/vers le FSRU Independence.

Auto-censure pour des raisons de contraintes

Dans les faits, les entreprises occidentales hésitent depuis plusieurs semaines à faire des affaires avec des entités russes. L’anticipation de sanctions futures, encore inconnues, a incité les entreprises à « s'auto-sanctionner » et à éviter de conclure de nouveaux contrats, tout accord susceptible d’être bouleversé du jour au lendemain par de nouvelles stigmatisations. 

Les entreprises européennes du secteur de l'énergie peinent en outre à s'approvisionner, de nombreuses banques refusent de financer le commerce des matières premières. L'annonce jeudi par Moscou d'obliger les acheteurs de pays « hostiles » à payer le gaz russe en roubles depuis des comptes en Russie ajoute à la contrainte.  

De leur côté, face à l'augmentation des obstacles réglementaires, certains armateurs russes ont d’ores et déjà délaissé le registre du pavillon russe. Une analyse des données AIS réalisée par Windward montre que 18 navires marchands ont quitté le pavillon russe en mars. Une partie de cette activité pourrait toutefois être due à une usurpation d'identité par l'AIS plutôt qu'à un changement légitime d'État du pavillon, mais il s'agit d'un changement de tendance certain. Les armateurs russes battent bel et bien le pavé…

Adeline Descamps

[Actualisation] L'interdiction totale du charbon russe par l'UE effective à la mi-août

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