TotalEnergies, Engie et EDF : alerte sur la pénurie de gaz

La tribune publiée dans le JDD par les dirigeants des trois piliers du système énergétique français aura saturé l’espace médiatique ces dernières heures. TotalEnergies, Elengy et EDF ont appelé à la sobriété énergétique collective et immédiate en anticipation de difficultés inévitables. L’initiative intervient alors que dix États européens ont actionné la semaine dernière le premier des trois niveaux de crise définis dans les règlements européens en matière de sécurité énergétique. La France compte, elle, sur son nouveau et cinquième terminal méthanier, opérationnel en septembre 2023

Coup de sonde pour tester l’acceptabilité sociale des Français à l’idée de se restreindre ou coup de semonce en forme d’anticipation sur les difficultés à venir ? La tribune coécrite par Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy et Patrick Pouyanné, les dirigeants de Engie, EDF et TotalEnergies, aura saturé l’espace médiatique ce dimanche 26 juin, relayée en boucle par la plupart des médias.

« Les livraisons de gaz russe par pipeline ont fortement baissé pour certains pays, dont la France. Bien qu’en augmentation, les importations de gaz naturel liquéfié sont aujourd’hui encore trop limitées pour compenser ces baisses. Le niveau d’alerte sur les stocks de gaz au niveau européen est dès lors élevé et des mesures de rationnement sont mises en place dans certains pays », écrivent-ils, appelant à la sobriété avec une certaine gravité. « Nous appelons à une prise de conscience collective et individuelle pour que chacun d’entre nous – chaque consommateur, chaque entreprise – change ses comportements et limite immédiatement ses consommations énergétiques, électriques, gazières et de produits pétroliers. L’effort doit être immédiat, collectif et massif. »

Évolutions à marche forcée

Les trois principaux fournisseurs de gaz et d’électricité en France estiment avoir, de leur côté, activé les leviers de court terme : diversification des approvisionnements de gaz, remplissage proactif des stockages, installation en cours d’une unité flottante de stockage et de regazéification (FSRU) dans le port du Havre, remise en fonction des installations « sous cocon… Leurs représentants font état de paramètres, notamment liées à la disponibilité du parc nucléaire et à des problèmes sur l'hydroélectricité, qui pourraient rendre l’hiver rude et âpre à tous les niveaux. En clair, quelle qu’elle soit l’énergie, le monde a besoin en même temps et au même moment de gaz, d'électricité et de pétrole. Et l'énergie est bien à l’épicentre des tensions entre la Russie et l’UE.

Alors que Bruxelles n’a pas (encore) sanctionné le gaz (mais adopté une loi d'urgence obligeant les pays à remplir les stocks de gaz à 80 % d'ici au 1er novembre) et est en phase de déploiement d'un embargo vis-à-vis du pétrole russe, la panique est palpable. Le marché mondial du gaz et de pétrole évolue à un rythme effréné. Depuis quelques semaines, la présidente de la Commission européenne fait la tournée des nations riches en pétrole et en gaz pour signer des accords en vue de pallier les 140 milliards de m3 de gaz importés par les Vingt-Sept.

Alerte précoce, alarme, urgence

À l’issue de la semaine du 24 juin, dix États membres de l'UE avaient émis une « alerte précoce », soit le premier des trois niveaux de crise définis dans les règlements européens en matière de sécurité énergétique. « L’alerte précoce », qui rapproche ces pays un peu plus des mesures de rationnement, précède « l’alarme », permettant théoriquement aux services publics de répercuter les prix élevés sur les consommateurs pour faire baisser la demande. « L'urgence », elle, force l'industrie à réduire ses activités pour économiser du gaz. « Le risque d'une rupture totale de l'approvisionnement en gaz est aujourd'hui plus réel que jamais », a commenté Frans Timmermans, responsable de la politique climatique de l'UE.

Et les gouvernements des États membres les plus russo-dépendants – 55 % pour l’Allemagne et 85 % pour la Bulgarie avant la guerre – ont manifesté ces derniers jours les alertes sur réserves. Berlin, dont les réserves sont estimées à 58 %, prévoit d’activer cette semaine le deuxième niveau, qui signifiera donc un rationnement entre particuliers, administrations et industrie. Dans ce cas, la règlementation européenne donne la priorité aux ménages sur les entreprises, mais « cette réglementation a été conçue pour les interruptions de livraisons à court terme, et non à long terme », a nuancé Berlin. Selon les évaluations de l'Agence fédérale des réseaux, si rien ne change, une pénurie de gaz pourrait se déclencher « mi-décembre ».

Militarisation du gaz

Pour tous, Vladimir Poutine cherche à « militariser » l'approvisionnement en énergie en limitant drastiquement les flux de gaz alors que le Vieux Continent s’affaire pour remplir les cuves d'ici novembre pour l’hiver. Les stocks européens sont actuellement estimés à 52 %, ce qui n'est pas loin de la moyenne quinquennale d'un peu moins de 55 %.  

 À l’issue de la semaine du 17 juin, le géant russe Gazprom (invoquant des problèmes de maintenance sur des turbines de compresseur de Siemens) avait réduit de 60 % ses livraisons de gaz via le gazoduc Nord Stream, qui assure 40 % du total des flux de gazoducs russes vers l'UE.

Dans les faits, le Kremlin avait déjà coupé les robinets à la Pologne, à la Bulgarie, aux Pays-Bas, au Danemark et à la Finlande en raison de leur refus de se conformer à un nouveau système de paiement. Plus aucun mètre cube ne s’écoule vers ces pays, ainsi que vers la France tandis que le débit a été fortement réduit vers l'Allemagne et l'Italie. Moscou assure toutefois que les flux augmenteront à nouveau dès que les turbines manquantes pour le gazoduc seront livrées.

Bientôt cinq terminaux en France

 Plus inattendu est que l’alarme sur décompression vienne de la France (avec cette tribune) alors que le pays ne dépend de la Russie « que » pour environ 17 % de son gaz. En France, les cuves de gaz sont remplis à 59 % actuellement, contre 46 % à la même date l'an passé. « Il faut agir à l’échelle de l’Europe et être solidaires. Nos marchés sont interdépendants. Cette interconnexion européenne, électrique et gazière est plus fondamentale que jamais », indiquent TotalEnergies, Engie et EDF dans leur mise en garde médiatique, n’ignorant pas les conséquences pour l’UE d’une mise sous cocon de l’industrie allemande…

Dans l'absolu, au sein d’une Europe à la peine dans sa capacité de regazéification, primordiale pour accélérer les importations de GNL, l’Hexagone est dans une zone de confort par rapport à ses voisins avec ses quatre terminaux méthaniers : deux sur le port de Marseille, opérés par Elengy – Fos Cavaou (où la capacité totale de regazéification a été portée à 10 Gm3/an en 2022 soit 117 TWh/an) et Fos-Tonkin (18 TWh par an) –,  à Dunkerque par Fluxys (13 Gm3/an) et à Montoir-de-Bretagne par Elengy (10 Gm3/an, soit 123 TWh). Toutefois, les capacités de ces terminaux méthaniers sont déjà pleinement réservées sur le très long terme.

L’an prochain, un cinquième, sous la forme d’un FSRU, sera positionné au Havre. Porté par TotalEnergies, qui en détient déjà deux affrétés auprès de Höegh LNG et de Mol, le méthanier en provenance de Chine doit être raccordé en septembre 2023, a annoncé la Première ministre Élisabeth Borne le 23 juin. Le gouvernement vise « un début des travaux dès le début de cet automne pour que l’unité soit disponible l'hiver 2023/24 ». Ce projet, qui était déjà évoqué depuis plusieurs mois, doit permettre à la France d’accroître de 15 % ses capacités d’importation de GNL.

Ces méthaniers reconvertis en unités flottantes de regazéification sont devenus des actifs précieux pour la plupart des pays européens qui se sont tous lancés dans une course à l’affrètement de ces navires dont le nombre est de toute façon limité.

« Pour alimenter l'Europe en gaz, soit on a des tuyaux soit on a des terminaux de regazéification où on amène du GNL. Or ils sont tous pleins en ce moment, et on n'a pas assez de terminaux en Europe pour regazéifier le gaz liquéfié afin de remplacer les 40 % de gaz russe », avait résumé Patrick Pouyannée, le PDG de Total, juste après l’invasion russe de l’Ukraine en février.

Un rallye mondial pour trouver du charbon

Retour en grâce du charbon

Dans l’immédiat, Élisabeth Borne entend demander aux opérateurs de stockage d'acheter eux-mêmes du gaz pour remplir les réserves à « 100 % », en complément des achats effectués par les fournisseurs de gaz. Le ministère de la Transition énergétique a en outre confirmé le dimanche 25 juin le redémarrage à l'hiver prochain de la centrale à charbon de Saint-Avold en Moselle « à titre conservatoire ». Emmanuel Macron avait promis de fermer d'ici à 2022 les dernières centrales à charbon, très émettrices de CO2.

La France est loin d’être isolée dans ce retour en grâce du charbon (amorcé déjà depuis de longs mois), énergie facilement mobilisable pour produire de l'électricité. Les Pays-Bas ont annoncé le 20 juin la levée des restrictions de production électrique au charbon, un jour après que l'Allemagne et l'Autriche ont fait part d’un recours accru au combustible du XIXe siècle. La prolongation de certaines centrales sera une « mesure à court terme », sur une « période limitée », jusqu'en mars 2024, a insisté Berlin, tandis que Vienne va remettre en route une centrale à charbon désaffectée.

La Commission européenne, qui a fixé aux pays de l'Union européenne des objectifs ambitieux de réduction des émissions de CO2, a laissé entendre une certaine indulgence. Quoi qu’il en soit, et le Parlement européen vient de voter en ce sens, les pays européens doivent désormais agir dans le cadre des quotas d'émission de CO2. Tous sont donc tenus de respecter des limites, que les émissions proviennent du gaz ou du charbon.

En attendant, outre le charbon et les trésoreries de fournisseurs d’énergie, le transport maritime de GNL devrait aussi ressortir parmi les grands gagnants de la situation. Ou du moins si l’UE échappe à un scénario « à la Lehman Brothers » qui verrait des fournisseurs arrêter d'acheter un gaz devenu trop cher et ne plus pouvoir livrer leurs clients.

Adeline Descamps

 

 

 

 

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