Menu

Une logistique en chantier

Enquête | BTP | publié le : 01.03.2018 | Dernière Mise à jour : 09.03.2018

Image

Une logistique en chantier

Crédit photo Maxime Rabiller

La logistique de chantier n’a émergé que récemment comme sujet à part entière dans le monde du BTP, pour mieux encadrer et fluidifier les flux de matériaux. Dans un secteur de la construction fractionné entre de multiples corps de métiers, les marges d’amélioration sont importantes, quitte à externaliser le sujet auprès de logisticiens spécialisés. Des prestataires développent des services ad hoc, avec une palette d’intervention de plus en plus large. Et le principe d’entrepôts dédiés ou mutualisés fait son chemin… au moins dans les esprits.

Le monde de la construction et celui de la logistique se connaissent mal et échangent peu. « Dans les groupes de BTP, la logistique n’est pas à proprement parler une fonction ou un métier, mais plutôt un rôle attribué à un responsable lors d’un grand projet, qu’il endosse temporairement avant de retourner bien souvent à des responsabilités travaux sur le projet suivant. Il n’y a pas de savoir-faire spécifique et entretenu, de même que dans le secteur de la logistique, il n’y a pas de formation qui aborde vraiment les enjeux propres au secteur de la construction », relève Régis Fontaine, président d’Optilium Conseil, cabinet fondé en 2016 pour accompagner industriels et entreprises de BTP dans l’amélioration de la performance de leurs opérations, notamment sous l’angle logistique.

Régis Fontaine est bien placé pour relever cette méconnaissance réciproque : il est passé par la fonction supply chain chez Michelin avant d’évoluer dans le monde de la construction, chez Vinci comme chez Bouygues. Il semble corser le tableau en parlant de décennies de décalage entre les pratiques de l’industrie et du BTP, mais c’est un constat qui revient souvent, études à l’appui. Celle publiée mi-2015 par le cabinet McKinsey, titrée « The construction productivity imperative », relevait le quasi-doublement de la productivité des salariés de l’industrie sur 20 ans, alors qu’elle a stagné dans la construction. Une des pistes suggérées pour la relancer repose sur l’optimisation de l’approvisionnement des chantiers et de la supply chain du BTP. « Sur certaines grosses opérations, les grands groupes prennent la mesure de leurs carences en compétences logistiques et en main-d’œuvre formées à la manutention, ou en solutions technologiques à la page, et mobilisent désormais une entreprise tierce », note toutefois le président d’Optilium.

À l’heure de l’externalisation

Reste que les logisticiens spécialisés ne sont pas légion. « Les directions de chantier ou les chefs de travaux ont d’abord transféré différentes opérations de manutention à des prestataires de main-d’œuvre déjà présents sur place pour assurer le nettoyage ou la sécurité des accès, notamment pour la réception des camions. Mais il leur est moins demandé d’optimiser l’organisation ou la gestion des flux, que de reconvertir leur personnel en manutentionnaires ou en liftiers d’ascenseur », retrace Christophe Delgery, directeur digital de Logisur.

Ce prestataire dédié à la logistique de chantier a justement été créé en 2011 par un ancien d’une entreprise de sécurité, Nicolas Surugue, qui se voyait confier ce volet logistique sans réussir à imposer en interne l’idée de professionnaliser le métier et de structurer l’offre de services avec un accent sur l’optimisation des modes de fonctionnement. Aujourd’hui, Logisur emploie environ 140 collaborateurs et a réalisé un peu plus de 10 M€ de chiffre d’affaires sur son dernier exercice, en intervenant sur près d’une vingtaine de chantiers de toutes tailles au cours de l’année. Parmi ses références récentes figurent l’U Arena de Nanterre, la direction régionale de la police judiciaire de Paris (DRPJ), porte de Clichy, avec à chaque fois un engagement sur plusieurs années. Mais aussi le chantier de rénovation de la Grande Arche qui a mobilisé jusqu’à 25 personnes à certaines phases.

Un savoir-faire orienté flux

Quels sont les fondamentaux de cette logistique de chantier ? L’orchestration des livraisons de matériaux, puis leur acheminement à pied d’œuvre au bon endroit pour chaque intervenant, sans oublier l’évacuation des différents déchets et leur orientation vers la bonne filière de traitement. « Il s’agit d’assurer un meilleur fonctionnement du site, mais aussi de dispenser les compagnons des différents corps d’état de tout un travail de manutention qui peut leur prendre une heure ou plus chaque jour, et pour lequel ils ne disposent pas forcément des équipements appropriés ni des bons réflexes de sécurité. Mieux vaut qu’ils se consacrent à leur cœur de métier, d’autant que leur coût horaire peut être deux fois supérieur à celui d’un opérateur logistique », note Paul Tremsal, président de KS Services, en abordant l’externalisation dans sa dimension opérationnelle et économique. Et c’est d’autant plus important que les compagnons en question se font rares, notamment en région parisienne.

Pour assurer ces taches, Paul Tremsal fait valoir l’expertise et la rigueur de logisticien industriel de KS Services, sa valeur ajoutée éprouvée en matière d’organisation et de méthode, et une réflexion poussée sur l’optimisation (voir page 52). Depuis ses premières incursions sur le sujet il y a 5-6 ans, l’entreprise a établi sa crédibilité au fil de grands chantiers, lui aussi sur la U Arena, et auparavant pour la construction d’une tour à La Défense ou, depuis fin 2015, celui de la tour La Marseillaise dessinée par Jean Nouvel et construite face à la mer par Dumez Méditerranée, filiale de Vinci Construction. Une mission qui va encore se prolonger pendant des mois, sinon plus, pour laquelle KS Services fait valoir son alignement sur les objectifs de son client : livraison à l’heure et sécurité maximale.

Une spécialité qui se structure

Si la logistique de chantier représente plus de 10 % des 32 M€ de chiffre d’affaires de KS Services et constitue un bon relais de croissance pour le groupe, cela a même été une planche de salut pour Sica Logistique. Le prestataire de l’Est de la France était originellement spécialisé en logistique industrielle, notamment sur le versant copacking, ou in situ sur des sites chimiques. « En 2004, la perte de plusieurs contrats clés a quasi coïncidé avec une sollicitation de l’hôpital de Strasbourg pour mettre au clair la gestion des flux entrants pour la phase de corps d’états secondaires d’un ensemble de 100 000 m2. Constatant que d’autres sociétés assuraient la gestion des déchets ou le contrôle d’accès, j’ai proposé d’assurer le tout en tant qu’interlocuteur unique, et proposé une facturation du volet logistique en unités d’œuvre, à la palette manutentionnée ou au m3 de déchets évacué, avec un tarif dégressif », retrace Jean-Noël Massonet, gérant de Sica Logistique.

C’est d’ailleurs le créneau des hôpitaux puis celui des centres commerciaux qui a permis à cette nouvelle activité de décoller, et à Sica Logistique de totalement se reconvertir dans la logistique de chantier, en se faisant connaître de Bouygues, Vinci ou Eiffage. « Nous avons aujourd’hui la capacité d’accompagner 8-10 projets de front, nous avons élargi notre périmètre à toute la France et ouvert une filiale en Suisse courant 2017 », indique Jean-Noël Massonet.

Comment faire valoir sa valeur ajoutée

Un autre spécialiste de la logistique industrielle comme Idéa Logistique affine encore son approche en matière de logistique de chantier. « On constate qu’il y a des générations de professionnels du BTP qui ne sont pas prêts à faire évoluer leur mode de fonctionnement. Notamment à s’appuyer sur des prestataires intervenant en obligation de résultats, comme nous le pratiquons en logistique industrielle, plutôt que la formule en obligation de moyens qui sous-tend la simple mise à disposition de main-d’œuvre », relève Cédric Valmalle, directeur du développement d’Idéa Logistique. Au-delà, c’est une conception de la logistique de chantier trop souvent résumée au déplacement de palettes qui laisse le logisticien dubitatif. « C’est la vision qui prévaut dans l’essentiel des appels d’offres, alors que notre culture forgée en milieu industriel nous porte à vouloir jouer un vrai rôle de conseil sur l’amélioration des modes de fonctionnement et l’optimisation des flux », insiste Jean-Baptiste Bernicot, responsable ingénierie d’Idéa Logistique. À court terme, sa priorité est moins de remporter des marchés au long cours face à la concurrence, que de tester via des POC de quelques mois différents modes d’intervention dans des projets de construction. Avec à la clé un débriefing de l’ensemble des parties, permettant à Idéa d’affiner la pertinence d’une future offre de services plus structurée (voir page 53).

Les pratiques s’adaptent, l’offre de services s’enrichit

On notera que les principes de contractualisation et de rémunération de ces prestations logistiques font encore débat. Chez Logisur, Christophe Delgery précise par exemple que c’est une formule au forfait qui a été signée avec Unibail-Rodamco pour la transformation de l’îlot Gaîté-Montparnasse dans Paris intra-muros. C’est d’ailleurs le plus gros projet signé par le prestataire à ce jour : le montant dépasse les 5 M€, pour une mobilisation sur plusieurs années. « Ce maître d’ouvrage était plus habitué au principe du forfait, ce qui est moins le cas des maîtrises d’œuvre ou des contractants généraux avec qui nous sommes plus souvent en relation. Logisur a jugé avoir assez d’expérience et de maturité pour établir un chiffrage de la prestation et nous engager en assumant le risque d’une éventuelle dérive des coûts », indique-t-il. D’ailleurs, pour cette opération, le prestataire a investi dans un petit entrepôt à Argenteuil où sera sous peu livré l’essentiel des matériaux, avant leur acheminement sur le chantier à la demande des différents métiers via un système de navette. Cette dimension de préparation de commandes va même aller plus loin, car ce site lui permettra aussi de déployer de nouveaux services, dont une formule de kitting de matériaux et d’équipements nécessaires à la rénovation des centaines de chambres d’un hôtel, englobée dans le projet (voir page 56).

Des entrepôts en amont

Ce principe de centre de groupage/dégroupage, de consolidation, ou de base arrière selon les terminologies, ouvre ainsi de nouveaux horizons à la supply chain du BTP, avec cette fois un véritable impact sur l’organisation des flux en amont des chantiers et la possibilité d’enrichir la palette des services. Chacun des prestataires en a d’ailleurs fait l’expérience, avec des variantes. Chez KS Services, deux bases arrière ont par exemple été mises en place avec Dumez pour l’acheminement des matériaux sur le chantier La Marseillaise. Du côté de Sica Logistique, un futur projet lillois pourrait nécessiter de disposer de surfaces dédiées, peut-être en se tournant vers celles disponibles chez un transporteur local. Quant à Idéa, l’un de ses POC mis en route fin 2017 repose justement sur l’un de ses entrepôts nantais qui fait office de centre de consolidation, avec dans ce cas une mutualisation de l’installation et des équipes pour ses différentes activités.

Centre de consolidation, mutualisation, développement de nouveaux services : ces thématiques sont par ailleurs au cœur d’un projet de recherche européen baptisé Success, engagé il y a presque 3 ans et dont les conclusions sont attendues d’ici fin avril. L’hypothèse testée : l’intérêt de créer au sein des grandes agglomérations des centres de consolidation pour la construction (CCC) et leur viabilité économique en dehors de tout système de subventions publiques (voir page 58). Jusqu’ici, guère d’exemples probants ont été répertoriés en Europe, hormis à Londres. En France, la formule n’a pas rencontré le succès attendu dans la grande distribution et les biens de consommation, des secteurs autrement plus matures que la construction en matière de supply chain. D’aucuns y voient pourtant une piste sérieuse pour répondre au défi de la logistique des multiples chantiers programmés dans le cadre du Grand Paris et des infrastructures associées.

Retour au sommaire

Auteur

  • Maxime Rabiller

Les plus lus

Abonnez-vous

Pour rester au coeur de votre métier, profitez dès maintenant de l'accès numérique au site www.actu-transport-logistique.fr en vous abonnant à L'Officiel des Transporteurs ou à Logistiques Magazine.

Div qui contient le message d'alerte

Envoyer l'article par mail

Mauvais format Mauvais format

captcha
Recopiez ci-dessous le texte apparaissant dans l'image
Mauvais format

Div qui contient le message d'alerte

Contacter la rédaction

Mauvais format Texte obligatoire

Nombre de caractères restant à saisir :

captcha
Recopiez ci-dessous le texte apparaissant dans l'image
Mauvais format